Les moments de doute

Published on by Marthe

Les moments de doute

Ca m'arrive de ne plus savoir pourquoi je fais ce métier. A la fin de la journée, je me demande pourquoi je m'échine tous les jours à essayer d'éduquer ces adolescents et à éduquer aussi les adultes qui parfois ne savent plus très bien quel âge ils ont.

Etre là à moitié, ça n'est pas suffisant

Parfois, je prends le bus, j'ouvre le CDI, je reçois les élèves pour les séances, mais en fait je ne suis pas vraiment là, je suis un peu à côté. Je n'ai pas assez anticipé, je n'ai pas assez préparé ma journée, je n'ai peut-être pas assez travaillé chez moi. Et c'est dans ces moments que je trouve que plus rien ne marche. Je lâche trop vite, je crie trop vite, j'oublie ce que l'on me dit... je me laisse déborder par tout.

J'ai des collègues/amies qui m'avaient dit qu'au bout d'un moment on se rend compte que même quand on en fait un peu moins pour le CDI, les choses tournent quand même, que ce n'est pas grave de lâcher de temps en temps et de donner la priorité à d'autres choses. Mais parce que je suis perfectionniste, parce que je ne me supporte pas quand je n'ai pas fait ce qu'il fallait pour les élèves, je m'investirais trop au collège, je donnerais trop ?

Un jour, il y a peut-être un an ou deux mon amoureux m'a trouvé dans le lit à découper des fleurs, des cœurs et des étoiles dans du papier de couleur pour faire des étiquettes coups de cœur pour le CDI. Là, il m'a dit que c'était un peu exagéré, que le collège prenait trop de place dans ma vie et dans la sienne par la même occasion. Depuis, j'essaye de ne faire à la maison que ce qui est véritablement nécessaire... mais parfois je me retrouve le lundi matin déboussolée parce que j'ai laissé une partie de moi chez moi. Et je rentre le soir en pensant que je suis complètement inutile.

Leur faute plutôt que la mienne

Alors que tout mon rapport avec les élèves est basé sur la confiance, quand je suis au CDI sans être vraiment là, j'ai tendance à devenir parano, à me dire qu'ils cherchent à m'avoir, à attendre que j'ai le dos tourné pour faire une bêtise. Et ça devient de leur faute.

En fait, j'oublie que ce sont des adolescents et que je suis l'adulte référent. Quoiqu'il arrive, ils cherchent à contourner l'autorité et c'est à moi de la tenir. Quand je ne tiens plus autant le cadre, les élèves le sentent, ils vont essayer de me tester, c'est parfaitement logique, ça n'est pas contre moi. S'ils volent les livres ou gravent leur nom sur les tables du CDI, ce n'est pas parce qu'ils ne respectent pas le lieu ni mon travail, c'est simplement qu'ils bravent les interdits.

Alors quand j'ai passé une récréation hyper tendue et que j'ai eu tendance à ne rien laisser passer et donc à crier, il me faut beaucoup d'énergie pour me rendre compte que le problème ne vient pas d'eux mais de moi, du cadre que je tiens et du cadre dans lequel je me trouve.

Au delà du cadre, il y a un autre cadre...

Parce que j'ai conscience que je ne suis pas seule à tenir le cadre dans l'histoire... L'ambiance au collège a changé depuis quelques années et c'est parfois la guerre des tranchées en salle des profs. Je suis persuadée que ça a forcément un impact sur les élèves et leur manière de concevoir le collège et les adultes. J'ai beau tenir ce discours à la cantine, certains collègues ne comprennent absolument pas comment l'ambiance entre profs peut avoir une quelconque influence sur les élèves et que ce sont seulement les élèves qui changent, qui sont chiants, mal éduqués et insolents.

Comment garder une relation de confiance avec les élèves à mon niveau quand ils semblent avoir perdu toute confiance envers l'équipe éducative dans son ensemble ?

Voilà ce qu'il s'est passé dans ma tête depuis quelques temps et qui m'a empêchée de partager quoique ce soit sur ce blog. L'impression d'être inutile m'a rendu silencieuse.

 

 

Mise à jour du 10 Mars 2014 : je viens de lire un billet sur le blog de Lizly qui aborde très étrangement les mêmes problématiques que celui-ci et qui a été publié à la même période. Le voici : http://www.lizly3zero.fr/?post/2014/02/15/Cristilliser​

 

Les moments de doute
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Comment on this post

gribouilles de doc 06/10/2014 22:07

Reprenant le relais d'Adèle P (de confituredelettres), je t'ai décerné un Liebster Award : http://gribouillesdedoc.wordpress.com/2014/06/10/et-les-nomines-sont/ Peut-être auras-tu le temps d'y répondre...

Catherine 03/19/2014 21:55

Bonsoir je travaille aux conditions de travail au ministère donc je ne suis pas documentaliste bien que je sois chargée depuis janvier dernier du suivi de la documentation à la sous direction.
Je suis très impliquée depuis des années en tant que parent d'élève au collège de les enfants depuis 6 ans.
Je pense que les ados sont particulièrement difficiles à appréhender car en devenir d'adultes et affrontent les adultes pour s'affirmer et se tester

Catherine 03/19/2014 22:01

De plus je considère que vous et toutes les équipes pédagogiques travaill dans des conditions inadaptées

Cclair 03/06/2014 11:52

Bienvenue au club de ceux qui se posent mille questions, et à celui de ceux qui sont docs 24h/24h (tiens, et si je faisais ça avec les 6e ? et si je gardais cette boite à thé pour mettre les petits romans ?). Comme Linolo, je passe par des moments de découragement, que des petits événements balaient : ah, oui, c'est pour ça que je fais ce métier ! Je me demande souvent à quoi je sers : ils se diront quoi plus tard ? "Vous vous souvenez de la doc, c'était génial tout ce qu'on a fait" ou "c'était qui, déjà, la dame du cdi ?". J'ai eu des échos d'anciens élèves : ils se souviennent par exemple de la liberté qu'ils avaient, de proposer, de faire, de dire. Cela m'a étonné, mais super fait plaisir. Et bien je continue dans cette voie, donner les outils de cette liberté. Même si souvent des remarques d'ados me désespèrent, et me laissent à penser que ce que nous faisons est totalement stérile. Même si les collègues me disent "twitter, kesako, ça ne sert à rien". Former les élèves à quoi ? Quoi leur apporter ? Tant que tu te poses ces questions, tu es vivante (et pas mollassonne et attentiste) et tu rends ta vie passionnante. Carpe diem ! Et haut les cœurs ! (tiens, si je faisais une activité sur les expressions ??)

Marthe 03/07/2014 20:48

Merci beaucoup pour tous vos commentaires, vos réactions et vos messages, je vois que je ne suis pas seule à me poser des questions, et ça fait beaucoup de bien ! J'ai effectivement retrouvé le plaisir d'aller au collège en me concentrant ce qui marche et pas ce qui décourage.
J'ai même retrouvé cette sensation perdue, ce bonheur que j'avais tous les jours quand j'étais stagiaire, d'arriver le matin au CDI et de sentir l'odeur des livres neufs, d'avoir cette impression d'être responsable d'un lieu magique qui peut changer la vie au collège. Mais je crois que vous avez toute raison de dire qu'il est normal d'avoir des moments de doutes comme de clairvoyance et que je n'en serai que plus enrichie dans mes réflexions et mes pratiques. On désespère pas ! On y croit !

Linelo 02/21/2014 18:36

Je me retrouve aussi un peu dans ce que tu décris. Il m'est arrivé de tout remettre en question après des journées difficiles à devoir éduquer des ados, faire la police, de la garderie, voir les décos achetées avec mon argent / que j'ai fabriquées être détruites, ou quand les 6è me montrent que mes séances les barbent plus qu'autre chose... J'ai eu des gros moments de doute, des envies de baisser les bras et d'envisager de faire autre chose. Mais on accueille aussi des élèves qui nous donnent tellement ! Ils se comptent parfois sur les doigts d'une main parmi tous ceux que l'on voit dans la semaine, mais la petite étincelle est là quand ils découvrent les nouveautés, choisissent des livres pour les emprunter, m'aident à décorer et ranger le CDI, appliquent ce qu'on a appris pendant le cours ou partagent leurs passions avec nous. Ces élèves me font oublier tout le reste. Courage, je reste persuadée que nous faisons un super métier !

Lizly 02/20/2014 19:08

Beaucoup d'échos dans ce post. Moi aussi on m'a dit que je pouvais moins en faire et que le CDI tournerait quand même. C'est vrai. C'est vrai que le CDI tourne. Mais pas de la même façon. Pas comme il faudrait. Ou pas comme je voudrais. Mon humeur influence tout, depuis le regard que le porte sur les rayons mal rangés jusqu'à l'attitude des élèves et je suis certaine que c'est pareil ailleurs. Bon courage avec tout ce qui se passe dans ta tête.